Articles on Jewish Identity

 

- 67e Congrès de l'Acfas -

Littérature israélienne en langue allemande ou littérature germanophone en Israel?

Chaïm Vogt-Moykopf

 

Vorgetragen auf dem 67. Kongress der Acfas (Association francophone pour le savoir), à l'Université d'Ottawa, Ontario, le 11 mai 1999.

 

            Kommen Sie aus Überzeugung oder aus Deutschland, «venez-vous par conviction ou par l'Allemagne ? » était une des blagues les plus fréquentes en Israël sur les Juifs en provenance des pays germanophones. Le «yecke», terme badin et méchant en même temps, ironise jusqu'à aujourd'hui le Juif allemand : bien discipliné, toujours à l'heure, polis, patient, érudit et riche, en train de se promener à 40° C en complet noir et cravate bien serrée sur la plage de Tel Aviv. Pourtant, la blague esquisse une bonne partie d'une réalité de longue durée. Les Juifs germanophones qui débarquaient en Palestine entre 1933 et 1940 étaient des expulsés d'une culture qu'ils avaient adorée, à laquelle ils se sentaient parfaitement intégrés, pour ne pas dire assimilés. Ils citaient mieux les poèmes de Schiller et de Goethe et les ouvrages de Marx et d'Engels que le Talmud et la Torah. Souvent, l'héritage juif était vu comme une tradition régressive ou, comme pour Freud, réduit à des «valeurs tribales d'un peuple primitif». Un véritable fardeau du ghetto du moyen-âge. Pour cette raison, les juifs occidenteaux craignaient et dédaignaient les Juifs des pays de l'Est, les soi-disant «Ostjuden». Très peu de ces immigrants parlaient une autre langue, encore moins l'hébreu. Leur judaïsme était souvent réduit à une réalité géné_ationelle, du fait que leurs ancêtres étaient juifs. «Ils sont juifs parce qu'on les veut juifs.» La formule de Sartre qui confirmait que le Juif est le produit de l'antisémitisme était au sein de l'identité juive allemande:

 

            «Juif» pour moi n'a pas une connotation religieuse et surtout pas une connotation ethnique au sens chauviniste du terme. «Juif» pour moi indique que je fais partie d'une communauté de destin.

 

Jenny Aloni, la grande dame des écrivains germanophones en Israël, a exprimé précisément ce que la majorité pensait ou disait moins clairement : Ils se voyaient plutôt réfugiés qu'immigrés.

 

            L'isolement des Juifs germanophones en Palestine peut déjà être constaté avant même l'établissement de la société israélienne. Le système d'éducation en Palestine au début du 20ième siècle était principalement entre les mains des Juifs provenant des pays germanophones. Le «Hilfsverein deutscher Juden», une association auxiliaire fondée 1901 en Allemagne, visait à améliorer la situation des Juifs au Moyen-Orient avec un nouveau réseau scolaire. Grâce à ses moyens financiers, elle établissait et contrôlait la majorité des écoles et des lycées en Palestine et insistait pour conserver l'Allemand comme langue première d'enseignement. Ainsi, elle accentuait les contrastes avec le jeune mouvement sioniste et ses tentatives d'hébraïser la société juive. Le conflit culminait en 1913 en une soit-disant guerre de langues. L'institution juive allemande avait décidé, grâce à l'aide financière des philanthropes russes et américains, de construire une université technique à Haïfa, aujourd'hui connue sous le nom de «Technion». Au moment de son inauguration, lorsque le public a été informé de la décision du comité de direction voulant que la principale langue d'enseignement soit l'Allemand, une vague de protestations s'est soulevée dans toutes les écoles administrées par l'association «Hilfsverein deutscher Juden». Les professeurs démissionnèrent et les élèves déclenchèrent la grève. En guise de compétition, un nouveau centre de professeurs d'hébreu s'établissait et l'ouverture du Technion était remise jusqu'après la Première Guerre mondiale, cette fois-ci en hébreu. Ce conflit était à la base de l'aversion contre la langue allemande. Dès lors, cette langue était classifiée comme langue interdite ou «langue clandestine», comme a dit le philosophe Shalom Ben-Chorin.

 

            Pour les sionistes, le Juif germanophone personnifiait toutes les caractéristiques négatives. Il faisait partie d'une culture qui se voulait hégémonique et qui avait peu de respect pour d'autres cultures. Il niait ou rabaissait ses propres racines et s'opposait au sionisme. Il n'avait plus le moindre lien avec la religion juive et se disait souvent athée. Il reproduisait en Palestine l'ancien conflit de la société allemande entre les intellectuels et le peuple. La majorité des 65 000 Juifs germanophones qui venaient avec la 5ième vague d'immigration à la veille de la Deuxième Guerre mondiale faisaient partie de la bourgeoisie académique et cherchaient à s'établir dans les deux métropoles «laïques», Haïfa et Tel Aviv. Ainsi, ils participaient peu aux programmes ruraux des organisations sionistes et étaient regardés comme des Juifs «de seconde classe», parfois même comme des traîtres. Toléré, méprisé et ridiculisé, tel était l'image du «yecke» au sein de la société juive en Palestine avant Auschwitz.

 

            La shoah exacerbe cette image. D'une part, la société juive en Palestine, et plus tard en Israël, a pitié pour les victimes et les accueille à bras ouverts. D'autre part, elle s'attend à que les nouveaux immigrants s'intègrent rapidement et qu'ils coupent vigoureusement tous les liens avec les bourreaux. Cette attente s'adressait surtout aux immigrants germanophones. On ne comprend pas qu'il existe encore des Juifs qui tiennent à la langue allemande après tout ce qu'ils ont vécu. On s'attend à ce qu'ils «oublient» leur langue maternelle et qu'ils se comportent comme les membres du kibboutz Lochamei Hagettaot qui ont décidé de ne rien acheter et de ne rien utiliser en provenance d'Allemagne : pas d'armes, pas de voitures, pas d'outils, pas de musique (Wagner n'est pas joué en Israël jusqu'à aujourd'hui), pas même des clous. Une partie des germanophones remplissent cette attente, tente d'effacer tout ce qui leur rappelle leur passé. Les autres tombent dans l'autre extrême, continuent de parler allemand et de se joindre à des petits groupes de discussion et à des cercles littéraires et musicaux. Ils fondent des associations allemandes, des clubs, des journaux, des musées. On les accuse d'être drogués de la culture allemande. Jusqu'à présent, on trouve des «yeckes» qui, après avoir vécu des douzaines d'années en Israël, parfois même la majorité de leur vie, ne parlent même pas un hébreu rudimentaire. Ils se font traduire la correspondance nécessaire par leurs enfants.

 

            Pour comprendre ce phénomène, il est important d'expliquer deux traits de la culture juive allemande. Le Juif allemand s'est peu-à-peu homogénéisé. Depuis la Haskala, le soi-disant siècle des lumières juif (développement commencé avec Moses Mendelssohn à la fin du 18e siècle), le Juif en Allemagne est devenu un Juif de l'Allemagne. Autrement dit, il est passé du Juif allemand à l'allemand juif. Même le Juif orthodoxe a germanisé ses rites, ses coutumes, tout son mode de vie. Ainsi, il a abandonné le dynamisme et la flexibilité inhérente au judaïsme. Tandis que son compatriote polonais, russe, marocain et irakien parle parfaitement deux, trois, voire même quatre langues, lui ne parle que l'allemand. La diversité juive, les valeurs universelles et cosmopolites qui sont à la base du judaïsme et qui vont à l'encontre de toute forme de nationalisme sont transformées en valeurs nationales. Ainsi, arrivé en Palestine, le «yecke» voit que non seulement son identité allemande est remise en question mais également son identité juive. D'un jour à l'autre, il se sent aussi bien confronté à la diversité totale d'un nouvel état extrêmement multiculturel qu'à la diversité partielle de chaque autre culture juive. Parmi les 70 cultures juives qui ont forgé Israël, la culture yecke est, d'une certaine manière, celle qui est la moins «juive», la plus homogène.

 

            Une deuxième composante de la culture juive allemande concerne les rapports tendus entre le peuple et ses intellectuels, surtout entre le peuple et les écrivains. La «Intellektuellenfeindlich-keit», comme on l'appelle en Allemagne, l'hostilité des masses envers ses poètes, remonte à une longue tradition et est considérée «typiquement allemande» jusqu'à nos jours. En raison de l'absence d'une opposition, la grande majorité des poètes adoptaient souvent un rôle politique et attaquaient non seulement les gouvernements mais aussi le peuple pour sa passivité et sa lâcheté. Le poète allemand est d'abord et avant tout un critique qu'un homme de lettres. Il ne représente pas la vox populi comme en France ou en Italie, mais la voix des bannis, des proscrits, des persécutés. Il se profile en relevant les faiblesses et les idioties au sein du peuple et plus il en constate, moins il aime son peuple et moins il est aimé par celui-ci. «Quand je pense à l'Allemagne - écrivait le célèbre auteur Heinrich Heine - je suis dérobé de mon sommeil». Chaim Noll, son disciple moderne ajoute : «On aurait peu de raison de railler contre les Allemands pour leur analphabétisme traditionnel s'ils ne s'étaient pas vantés de leurs qualités comme aucune autre nation.» Plus radicale, Helga Schütz dit encore : «J'ai du mal à articuler le mot Allemagne, cela m'écorche la bouche».

 

            La liste de ceux qui utilisent leur plume comme une arme efficace contre «l'abrutissement allemand» et contre «la stupidité autrichienne» est sans fin et produit constamment des vagues de colère. Le cas de Thomas Bernhard, l'auteur autrichien contemporain le plus célèbre et le plus détesté pour ses outrages et invectives envers ses compatriotes, est seulement le plus récent et le plus célèbre. Mais les intellectuels Juifs et non-Juifs qui se sont souvent associés par leur plume aiguë dans le combat contre l'absurdité allemande n'ont pas seulement récolté du mépris. On les a expulsé, torturé, tué, on a initié des autodafés comme dans le cas des Nazis et des interdictions ou censures comme dans le cas des communistes. Et dans les pays démocratiques, on les a qualifiés de «rats et de mouches à viande», comme par l'ancien premier ministre de la Bavière, et on les a traités de schizophrènes comme au parlement national de l'Autriche. Il est inimaginable qu'un homme ou une femme de lettres puisse y devenir haut fonctionnaire politique ou même président, comme en République tchèque.

 

            Les «yeckes» étaient alors en bonne compagnie, car celui qui insistait pour parler allemand en Israël avait recours à la bonne tradition allemande. Le terme Das andere Deutschland, «l'autre Allemagne» ou «l'Allemagne d'ailleurs» indique une culture opprimée mais humaine, progressiste et de haute qualité ; une culture à laquelle l'esprit tourmenté juif pouvait encore se lier et s'identifier. Le «yecke», plutôt réfugié et israélien à contre-coeur, importait alors une partie d'une conscience nationale minoritaire qui n'était pas compatible avec les visées sionistes. La société israélienne était tout-à-fait étrangère à la réalité homogène allemande et à la relation qu'entretenait le peuple avec ses intellectuels. Et les «yeckes» étaient incapables de communiquer cette réalité.

 

            L'écrivain «yecke», ainsi isolé, se faisait souvent attaquer rudement. «L'Orient» et le «Blumenthals Neueste Nachrichten», deux journaux allemands en Israël, étaient victimes d'attaques terroristes à la bombe. Quant à lui, le «Presse-Echo» a temporairement cessé de publier après des incendies criminelles. Et le «Jüdische Weltrundschau», successeur du célèbre «Jüdische Rundschau» qui a dû fermer ses imprimeries en Allemagne, était rédigé, édité et imprimé en Palestine mais n'obtenait, des organisations sionistes compétentes, que la permission de distribuer ses publications hors de la Palestine.

 

            La petite biobibliographie de Dov Amir, l'ancien bibliothécaire de la section israélienne de l'association des écrivains germanophones, présente 126 auteurs juifs qui ont immigré en Palestine, ou plus tard en Israël, et qui ont continué à écrire et à publier en allemand. On parle d'une période de moins de 50 ans, entre 1933 et 1980. Parmi eux se trouvent les célèbres auteurs Else Lasker-Schüler, Arnold et Max Zweig, Max Brod, Josef Kastein, Martin Buber, Schalom Ben-Chorin et Gershom Scholem. Pendant la guerre, ils ont publié dans des journaux d'immigrants, surtout en France, aux Pays-bas, aux États-unis et dans de petites maisons d'édition comme le «Rubin-Mass-Verlag» à Jérusalem, le «Verlag Matara» et «l'Édition Olympia» de Lion Feuchtwanger à Tel Aviv. Les anthologies «Menora» et «Ariel» et de nombreuses publications à compte d'auteurs témoignent également de ce fait. Après la guerre, les marchés allemands et autrichiens recommencent lentement à s'ouvrir aux écrivains israéliens, surtout après le procès d'Eichmann et son exécution en 1962.

 

            Le public allemand, qui cherche à se déculpabiliser, se commémore soudain les auteurs juifs avec nostalgie et souligne le fait que ces auteurs ont été fidèles à la langue allemande. Ceci leur sert de preuve pour l'innocence et la pureté de l'esprit allemand. L'argument qui rappelle l'amour des Juifs pour la langue allemande devient l'outil le plus puissant pour se débarrasser de l'héritage Nazi. On rend hommage aux contributions juives à la culture allemande, on mentionne son caractère symbiotique et fructueux, on accentue surtout les mérites des auteurs juifs et on cite à chaque occasion l'origine juive de tel et tel auteur, souvent sans le moindre lien avec les ouvrages présentés. Or, c'est avec l'aide de Juifs qu'on s'attaque au stéréotype de «l'Allemand méchant» pour donner naissance à l'image du «nouvel Allemand», citoyen démocratique, tolérant et critique. C'est grâce au Juif qu'on réussi à chasser les anciens démons et c'est grâce à lui que l'Allemand retrouve son identité perdue. L'ironie de l'histoire élève la victime au rang d'éducateur et d'agent métamorphosant d'une société sclérosée en une société ouverte et diversifiée. Educateur malgré soi. Mais la société allemande veut se re-judaïser à tout prix. Pour cette raison, elle est prête à concéder aux Juifs germanophones le rôle de forgerons de la conscience nationale. Chaque événement politique et d'actualité, les bêtises comme les grandes réussites de la vie publique, doivent être commentés par les représentants de la petite communauté juive d'Allemagne. Et le Juif peut presque tout dire, sous condition qu'il atteste en public que les Allemands ont bien appris leur leçon.

 

            Dès lors, on commence à engloutir la littérature juive en générale. Dès lors, on constate un remarquable succès des romanciers israéliens, parmi eux, ceux qui écrivent en allemand. Aux auteurs déjà mentionnés s'ajoutent les oeuvres de Jenni Aloni, Mosche Jakob Ben-Gavriel, Werner Bukofzer, Werner Kraft et Ludwig Strauß et, depuis les année 80, ceux d'une génération plus jeune, notamment Ben Benny (Ulrich Glaeser), Elazar Benyoetz, Angelika Schrobsdorff et Lea Fleischmann.

 

            L'image générale du «yecke» au sein de la société israélienne ne rend pas justice à la réalité des écrivains germanophones. Si la majorité des poètes garde un image nostalgique de la civilisation allemande et se voit souvent comme étrangère au Moyen-Orient, il ne faut pas oublier ceux qui s'efforcent pour s'intégrer à la nouvelle société. Par exemple, Josef Kastein était, tout comme Arnold Zweig, un sioniste militant. Dès son arrivée en Palestine en 1935, Kastein s'est plongé dans l'hébreu et a présenté sa première conférence dans sa nouvelle langue quelques mois plus tard. Zweig, toutefois, a fait preuve de davantage de réticences face à l'hébreu. Il ne l'a jamais vraiment appris, choisissant, après la guerre, de vivre une double existence entre l'Allemagne de l'Est et Israël. Deux ans plus tard, Kastein commençait à publier en hébreu. Il devenait même journaliste pour Ha'aretz, journal de haute qualité littéraire et jusqu'à ces jours très exigeant en ce qui concerne le niveau de langue. Son livre «Midoth ve arachim» (qualités et valeurs) - écrit en 1946, un an avant sa mort - témoigne d'une maîtrise étonnante de l'hébreu.

 

            De même que Max Brod. Il a appris la nouvelle langue avec passion, est devenu après peu de temps directeur-assistant au théâtre national «Habimah» et a donné régulièrement des conférences en hébreu. Pourtant, il continuait d'écrire et de publier en allemand. Une grande partie de ses livres ont été traduits en hébreu. Pour son roman «Galilei», il a reçu le Prix national d'Israël.

 

            D'autres auteurs maîtrisent une troisième langue outre l'hébreu et l'allemand, dans laquelle ils produisent. Tel est le cas de Netti Boleslav-Cohen qui écrit également en tchèque, Alexander Czerski en polonais, Esriel Carlebach en yiddish et Fritz Nashitz en hongrois.

 

            Le caractère de la littérature germanophone en Israël éprouve une césure avec le changement de génération. Ceux qui viennent avec la 5e vague d'immigration entre 1933 et 1940 et qui représentent «l'autre Allemagne» tentent de donner «une nouvelle patrie à une langue exilée» comme le formulait Schalom Ben-Chorin. Un abri pour une langue violée. Certes, ils étaient juifs et nouveaux Israéliens, mais ils ne cessaient pas d'être ce type d'intellectuel allemand qui n'avait jamais perdu de sa crédibilité. Par contre, la nouvelle génération ne connaît plus cette fidélité à la culture allemande expulsée. Elle ne représente plus rien d'Allemande. Au contraire. Lea Fleischmann quitte son pays de naissance après avoir fait un compte littéraire spectaculaire. Dans son livre Dies ist nicht mein Land, «Ceci n'est pas mon pays», elle explique les raisons pour lesquelles elle n'a jamais été Allemande malgré son passeport allemand et malgré le fait que l'allemand est sa langue maternelle. Elle confirme que l'autre Allemagne n'existe plus, que cette Allemagne a été gazée à Auschwitz et enterrée dans l'exil. Les intellectuels d'aujourd'hui ne représentent plus un esprit critique et perçant. Ils ne font que remâcher et ruminer le savoir des déités de la science, toujours prêts à exécuter leurs ordres. On se trompe, polémise-t-elle, de croire que les Allemands sont devenus des démocrates parfaits. Car tout en Allemagne est parfait: le nationalisme et l'anti-nationalisme, le communisme et le fascisme, la soumission et la rébellion. Pas de pays au monde où les entreprises du collectif et de ses individus réussissent aussi parfaitement. Voilà pourquoi il faut continuer à se méfier. Ils n'ont qu'une seule qualité : ils ne sont que parfaits.

 

            Lea Fleischmann, née 1947 en Allemagne du Sud, «démissionne», comme elle dit, du service au peuple allemand et se rend en 1979 au pays des ancêtres, après avoir renoncé une fois pour tout à la citoyenneté allemande. Dès lors, elle écrit, comme juive orthodoxe, principalement sur des thèmes juifs et israéliens. En allemand.

 

            Un autre cas fort intéressant est celui du poète et rabbin Elazar Benyoëtz. Né en 1937 en Autriche, il se rend en Terre sainte avec ses parents deux ans plus tard et grandit uniquement avec l'hébreu. Il écrit et publie dans cette langue avec succès, mais décide de s'aventurer dans l'allemand. Obsédé tel quelqu'un à la recherche de la vérité absolue, il fouille les trésors et les gouffres de cette langue et devient un véritable virtuose de la poésie lyrique. Aujourd'hui, il publie à la très renommée maison d'édition Hanser. Lorsqu'on lui demande pourquoi il a choisi cette langue, il répond avec ses aphorismes :

 

 

            «L'hébreu et Auschwitz ne s'entendent pas bien. C'est pourquoi j'ai dû me résigner à l'allemand.»

 

 

De façon encore plus vive il explique :

 

 

            Jamais je ne pourrais écrire et jamais je n'aurais pu écrire que pour les survivants et leurs descendants parmi les assassins de mon peuple. Pourquoi? Parce que c'est mon unique manière de montrer ma solidarité, c'est m o n Auschwitz. 

 

            Expérimenter l'horreur totale dans la langue qui l'a déchaînée et rendue accessible comme jamais auparavant. Protéger ainsi la langue sainte de la cruauté de la lingua tertii imperii. La lueur du mot derrière l'horreur de la langue. Benyoëtz cherche et trouve la beauté individuelle derrière la «Sprachialgewalt» de l'allemand. Jeu de mots avec «force brutale» et «langue», en allemand: «Brachialgewalt» et «Sprache». Apprendre et écrire en allemand, c'est jouer avec le feu, expérimenter un désastre, quitter le port abrité de l'hébreu. Benyoëtz exprime d'une façon radicale la dynamique esthétique de l'écrivain israélien germanophone. Il n'y a pas de doute : la patrie spirituelle se trouve dans les écritures de la langue sainte. Patrie déménageable, valeur immatérielle. Par conséquent, le Juif israélien germanophone ne se trouve pas en exil, non plus en exil de langue mais en laboratoire. Les liens sont clairs. Il ne représente pas la culture allemande. Il est plutôt visiteur importun, trouble-fête, emmerdeur parce qu'il n'entretient pas ce jeu de rôle entre le Juif et l'Allemand dans lequel le Juif joue la conscience nationale à condition qu'il confirme à l'Allemand son comportement démocratique impeccable. Benyoëtz et Fleischmann écrivent contre le rôle de la victime exposée. Ils ne sont plus des «yeckes», car ils ne cherchent pas des valeurs perdues, ne visent pas à réhabiliter une langue violée mais explorent une langue à venir. Les «yeckes» craignaient de perdre leur maîtrise de la langue dans l'exil. Ils tentaient de protéger et de sauvegarder une culture homogène. L'Israélien germanophone veut faire exploser cette homogénéité. Il cherche à interroger, polémiser, explorer. Il s'agit d'une tentative de dégermaniser l'allemand, de réorganiser sa structure et son vocabulaire, bref de l'hébraïser.

 

            L'allemand parlé en Israël n'est plus identique à l'allemand contemporain des pays germanophones. Mais ce n'est pas non plus la langue d'une minorité germanophone comme en Silésie, dans le Tyrol ou en Transylvanie. C'est une langue purement intellectuelle, un outil de déconstruction des gens qui ne se comprennent pas comme membres de la culture germanophone. L'allemand parlé en Israël s'est largement enrichi par des expressions hébraïques et se sert énormément des sources bibliques et talmudiques. Ainsi, il est plutôt convenable de parler d'une littérature juive en langue allemande qui est située en Israël. Elle exprime la diversité de l'héritage juif qui ne se limite pas à la courte histoire de l'Etat sioniste et elle est nolens volens une contribution à l'ouverture d'une langue qui s'est montrée pendant longtemps hermétique et totalitaire.


 return to top


Go back to Publications

Go back to the Homepage


Design: Yehuda Ivry
All rights reserved © 2000.